Vise toujours sa cible


“La tortue rouge”, pur chef d’oeuvre

Oui, il y a bien une tortue rouge.Un homme sur le point de se noyer finit par échouer sur la plage d’une île mystérieuse. D’où vient-il ? Pourquoi s’est-il retrouvé naufragé ? Combien de temps a t’il dérivé ? Qui l’attend chez lui ? Où s’est-il retrouvé ? Quand sommes-nous ? Où est-il ? “La tortue rouge” apparaît de prime abord comme un film plus doué pour poser les questions qu’apporter les réponses.

Beauté naturelle.

D’ailleurs, dans ce film d’animation franco-belgo-japonais, où le studio Ghibli a eu la bonne idée de venir tremper légèrement les pieds, on ne parle pas vraiment. D’une part, cela serait inutile puisque de prime abord seule la nature est là pour répondre au naufragé. D’autre part, cela nuirait à l’internationalité voulue du film et du message. C’est d’ailleurs dans ce désir d’universalité formelle qu’on trouve les premières traces de ce qui fonde l’ambition véritable de « La tortue rouge ». Dans un saisissant contraste, le film utilise le prétexte d’une histoire, à l’épaisseur très modeste, de (sur)vie d’un naufragé pour mieux mettre en scène son ambition extrême et têtue de vouloir retranscrire en 80 minutes rien de moins que la beauté froide et cruelle de la destinée humaine.

Cette perfection et cette universalité recherchées par le film se ressentent tout au long du visionnage. Œuvre chimiquement et obsessionnellement pure, “La tortue rouge” ne manque aucune échéance pour parvenir à ses fins ce qui donne au film de nombreux attraits.  Que ce soit dans les dessins épurés, les musiques merveilleuses qui attaquent au cœur sans grandiloquence (cela aurait été indécent) mais en douce harmonie avec la situation, le scénario écrit d’une main tremblante pour que tout fasse sens et plus généralement dans tout ce que le film se permet de fantastique et de rêves, tous les éléments sont là, se présentent sous leurs meilleurs jours et l’harmonie qui s’en dégage alors est proprement incroyable.

Ainsi, la mise en scène enchaîne les différentes émotions du spectre humain :  les moments de tension et de larmes côtoient l’espoir et le bonheur dans des métaphores à l’image du film, modestes et puissantes. Loin des envolées lumineuses et des décors incroyables d’un Makato Shinkai, « La tortue rouge » apparait timide, presque réservé, car il utilise l’animation et sa technique avant tout pour créer un univers dont l’esthétique s’inscrit dans une cohérence globale auquel le film doit beaucoup.

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Éternelles questions

Cette modestie permanente laisse à la discrétion du spectateur le soin d’établir son rapport à l’histoire. Elle lui laisse la liberté de se contenter d’une belle mais simple histoire ou de se tourner vers ce que « La tortue rouge » peut apporter de mieux : un témoignage de notre propre humanité dont on ne prend réellement conscience qu’une fois le film refermé. Le questionnement peut alors reprendre le relais : Qu’avons-nous vu ? Qu’avons-nous vraiment vu ? Un conte ? Oui, certainement. Mais, au-delà des images, que cache-t-il ? Une métaphore de notre destinée absurde ? Un « simple » témoignage de la vie, de notre humanité commune sans jugement de valeur ni parti pris ?

Difficile de répondre à tout cela avec certitude tant l’immense hauteur de ces questions contrastent avec un film qui se garde bien de ne prétendre formellement être autre chose qu’une jolie fable et qui se préserve aussi de prétendre donner quelconque morale explicite ou de jouer sur quelconque mystère. (Même si il a certes un tour dans son sac qui titillera le cartésien de mauvais poil)

Survient alors un trou noir. Et si en réalité, « La tortue rouge » n’avait en réalité pas grand-chose à nous apprendre ? Car si ce qui se joue devant nous est universel et si la destinée de ce pauvre naufragé n’a pour but que de parler à toutes et à tous, que peut-il donc à nous apprendre que nous ne sachions pas tous déjà ? Tout simplement une évidence qu’on ne se remémore que trop rarement, une chose enfouie en chacun de nous et que l’on ne sait pas réellement comment exprimer.

Un sentiment universel, par-delà les mots, en dehors des images et des sons, voilà ce que « La tortue rouge », en chef d’oeuvre puissant et intemporel, nous permet d’atteindre. On a là affaire à une réalisation faite par des Hommes sur les Hommes mais qu’il serait intéressant de la confronter au vécu d’autres races. Car, après tout, la seule vraie différence entre cette fiction et la réalité, c’est que notre île est plus grosse . En dehors de cela, nous aussi nous restons là, naufragés d’une Terre perdue seule au milieu d’un océan d’étoiles, à attendre notre éventuelle tortue rouge. 

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