« Made In Abyss » : toute quête finit au fond du trou.

Avertissement : ce billet est long, n’hésitez pas à prendre une boisson chaude.

Merci de votre compréhension.

La direction. Enfin moi, quoi.

Arrivée au village.

Fourbu après ce trajet en montagne, vous arrivez enfin à la ville. Il est encore tôt et le soleil laisse découvrir une cité radieuse et vivante. Tout de suite, votre attention est attirée par un détail. Un gigantesque détail. Vous décidez de vous renseigner auprès d’un habitant dont l’âge vous paraît suffisant pour être une distinction de sagesse.

« Voyageur, sachez que notre ville ressemble à mille autres. Sauf qu’au centre trône un abysse fascinant, incroyablement beau et terrifiant à la fois. Je sais que comme beaucoup vous risquez d’être tenté de plonger la tête la première dans ces terres exceptionnelles peuplées de nombreux artefacts uniques et de créatures sans pitié. Mais vous devez en être averti, voyageur. Surtout, n’ayez aucun remord à rester en surface ! »

Le vieux vous dévisage avec gravité et enchaîne.

« Voyageur, l’abysse est un piège parmi les pires au monde car il cache, sous ses beautés sans cesse renouvelées, une mécanique dont le seul but est de vous broyer le corps et l’âme. C’est un savant engrenage conçu sans le moindre remords par un démon qui use des manipulations les plus efficaces. Il a poussé bon nombre à parier leurs vies sur l’autel de leur curiosité et de leur envie irrésistible de découverte et beaucoup l’y ont perdu.»

La voix du vieux bavard marque une pause. Il semble envahi par une tristesse soudaine faisant ressortir les traits de l’âge sur son visage. Puis, se reprenant, il vous adresse un sourire forcé et continue.

«Mais qui sait voyageur ? Qui sait ? Peut-être que ce pervers qui voit sa création comme une table de casino dont il serait l’unique croupier et l’unique vainqueur, peut-être a-t-il vraiment caché au fond de son abysse des réponses ? Peut être. Après tout, même les plus fervents détracteurs de l’abysse, qui évitent de crier trop fort leurs doutes dans cette cité, ne peuvent se résoudre à abandonner définitivement cette hypothèse. En attendant, le diable est là. Il se cache soigneusement dans chaque maison qui se trouve à proximité de son œuvre et, pire, dans le cœur de tout homme qui a un jour vu cet endroit.

Méfiez vous surtout de la nuit. Les rêves sont sa meilleur terre de propagande et il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il se lasse du spectacle de la folie des hommes. Mais ce jour-là, voyageur, il n’y a que trop peu de chances pour que vous ou moi ne le connaissions. Allez, je vous laisse, je n’ai que trop parler. Mais je le répète : Méfiez vous ! »

Votre arrivée dans le village de départ de Made In Abyss pourrait commencer par cet avertissement.

Votre arrivée dans la série doit se faire avec celui-ci : Ne prenez pas le design de cette série comme une indication fiable de son contenu.

« Made In Abyss » est une série dérangeante autant graphiquement que par les thèmes qui y sont abordés. Il y aura du sang et il y aura des larmes, ce n’est donc pas le lieu où amener des âmes trop jeunes  qui seraient incapables de supporter le voyage. Et même avec l’âge, tout le monde n’est pas forcément prêt. Ceci étant dit, on peut maintenant rentrer dans le dur en vous présentant un peu le contexte scénaristique.

Village de départs

Si l’abysse est un personnage à la fois central et omniscient de l’histoire, nos deux héros se nomment Riko et Regu. Riko est une jeune orpheline, énergique et pleine de bonne humeur même si elle s’avère indisciplinée et têtue, qui se trouve un jour confrontée, alors qu’elle est mission de recherche d’artefact pour son orphelinat dans un très haut niveau de l’abysse, à une créature dangereuse. Elle doit alors la vie à une attaque puissante déclenchée de façon mystérieuse sur son agresseur. A peine remise de ses émotions, elle trouve non loin d’elle un jeune garçon robot amnésique, qui donc aurait fait un parfait héros de RPG japonais, et qui finira par s’appeler Regu.

Après quelques périples scénaristiques de surface dont je vous laisse la joie de la découverte, notre improbable duo finira par s’embarquer dans une aventure dont l’objectif est tant de retrouver la mère de Riko que la mémoire de Regu qui se trouveraient, je vous le donne dans le mille, au fond de l’abysse. Autant vous dire que vu les dangers, on sent très vite la mission suicide et les adieux sont déchirants. Nous n’en sommes alors qu’à la fin de l’épisode 1 mais votre serviteur avait déjà le cœur qui se serre. D’autant que tout cela se conclue sur une des plus belles pistes de l’OST :

Une fois parti en pleine aventure, il ne faut pas longtemps pour comprendre à quel point l’abysse est une épreuve cruelle et folle. Cette folie ne se ressent d’ailleurs pas uniquement au travers des émotions des personnages mais aussi par l’ambiance unique qui ressort des épisodes. Tout le travail abattu pour rendre l’ensemble aussi mystérieux qu’attirant impressionne. Que ce soit par la diversité du bestiaire ou les idées de paysage, la série regorge d’idées à la limite du gâchis tant au final certaines disposent de peu de temps à l’écran. En 13 épisodes (dont un dernier qui dure le double de temps), c’est peu étonnant mais il en ressort une générosité graphique assez exceptionnelle qui contribue grandement à l’expérience. L’abysse se devait d’être un endroit où le spectateur, à l’instar des habitants de la cité construite autour d’elle, se retrouverait autant absorbé par la curiosité que repoussé par la peur.  La pari est plus que réussi.

La bande originale n’est pas en retrait de ce bilan plus que positif puisqu’elle sait instaurer une ambiance tout en s’avérant à la hauteur des grands moments. Seuls les génériques sont un peu en retraits puisqu’entre un opening peu convaincant et un ending simpliste et en décalage, ils demeurent peu mémorables. Ce qui n’est heureusement pas le cas de l’écriture qui sait insuffler un véritable rythme aux révélations tandis que le scénario s’avère sans concession, usant de différents types de violences pour secouer le spectateur. A titre personnel, le dernier épisode est une expérience de visionnage parmi celles qui m’ont le plus bouleversées.

Intelligente tant dans sa mise en scène que pour assurer un univers riche et cohérent, « Made In Abyss » impressionne autant qu’elle remue. Cela ne signifie pas pour autant que certains ne puissent pas légitimement rejeter ou détester « Made In Abyss », trouver la série dérangée voire même amorale mais il me sera difficile de croire qu’elle vous ait laissé de marbre.

Questions de fond

Avertissement : La suite de cette chronique dévoile et exploite sans vergogne la fin du premier épisode de la série. Si vous ne souhaitez pas en savoir autant avant votre visionnage, vous pouvez vous contenter de la conclusion (mais c’est mal et ça ne vous servira pas à grand-chose) ou bien partir dès maintenant regarder l’épisode et revenir. (ça c’est bien par contre)

Pour illustrer mon propos sur l’intelligence de cette série, je vais à ce point du billet me permettre de revenir en longueur sur la séquence d’adieux de l’épisode 1, dont j’ai parlé plus haut, car cette scène représente, de mon point de vue, un exemple parfait de ce que « Made In Abyss » sait le mieux faire : montrer la cruauté de la folie, la difficulté de rester humain face à elle et nous interroger sur notre rapport face à ses phénomènes. A ce point, il convient de préciser que ce qui suit n’est qu’une interprétation personnelle, blabla tout ça vous connaissez la chanson.

Commençons par la folie. Une image commune de la folie est celle d’actes tels que nous essayons à tout prix de les décorréler de la question de la responsabilité de leur auteur. En simplifiant, on peut affirmer que dans l’imaginaire courant un fou est quelqu’un qui par définition ne peut être tenu responsable de ses actes puisqu’il n’a pas accès à la raison. C’est un être « pur » en quelque sorte dont la cause des actes est reconnue unanimement comme étant une maladie.  Mais notre jugement bascule lorsqu’on a affaire à un être parfaitement sensé qui plonge volontairement dans la folie en oubliant le nécessaire devoir de protection qu’il a envers lui-même et la question morale que pose son choix sur l’attitude et la vie des autres.

What has been seen…

Ce renversement de valeur nous aboutit alors à un sévère jugement sur la responsabilité individuelle de cet « hors-norme ». Dans l’exemple du départ de Riko et Regu, cela peut nous amener à à penser, si l’on prend la situation à froid, que Riko et Regu sont simplement irresponsables de partir explorer l’abysse. Puisqu’ils ne sont pas fous, ils ne bénéficient donc  d’aucune excuse.  Ce qui peut nous amener même à aller plus loin dans la sévérité de notre jugement.

Ainsi, les raisons de Riko peuvent elles s’assimiler à une démarche purement égoïste tandis les personnes qui la laissent partir deviennent alors des lâches. Et si Regu peut sembler échapper à la critique en se plaçant dans une position de protecteur pour limiter la casse, on pourrait tout aussi bien le voir comme étant la raison principale pour laquelle Riko peut partir et donc engager autant sa responsabilité que celle de Riko dans cette décision.

Mais alors, si ces deux-là sont aussi mauvais, pourquoi leur départ apparaît il si dur à vivre ?

Certains pourront se justifier en mettant en avant leur colère contre des personnages qu’ils jugeront insupportables mais pour ma part, c’est à ce moment précis que la série arrive à toucher du doigt quelque chose qui est très difficilement exprimable et acceptable : poser l’hypothèse selon laquelle les raisons qui poussent à de tels actes peuvent être non seulement explicables mais surtout compréhensibles. Affirmer que la bascule vers un pari insensé puisse non seulement nous être accessible mais qu’il n’est pas exclus qu’on puisse un jour ne pas avoir la force de s’en éloigner.

L’hypothèse paraît de prime abord inenvisageable mais plusieurs éléments sont en effet présents pour démontrer que la décision prise par nos deux héros ne se base pas sur des éléments déraisonnables ou exclusivement égoïstes. Tout d’abord, le comportement de Riko  n’est pas de partir la fleur au fusil mais bel et bien de se préparer de la meilleure des façons possibles pour pouvoir survivre. Elle le démontrera à plusieurs reprises et son courage est bien loin d’être dénué de tout sens du danger. De plus, s’il n’apparaît pas clairement qu’elle joue un rôle d’éternel optimiste pour oublier le danger, cette hypothèse peut tout de même se défendre. De la même façon, Regu n’est pas ce garde du corps sans émotion qui sert d’excuse, il trouve son propre intérêt dans l’histoire et ses angoisses perpétuelles sur sa capacité à protéger Riko prouve que ce personnage, fusse t’il robot, est capable de remords et de responsabilités.

Mais surtout leur point commun est que leurs raisons de partir sont ancrées de façons tellement profondes en eux qu’ils ne peuvent s’y soustraire sans se renier complètement et donc se mettre dans un état tel de culpabilité qu’ils ne sont pas sûr de pouvoir y survivre. Je ne détaille pas plus pour d’évidentes raisons de spoil mais retenez simplement qu’il y a dans « Made In Abyss » quasiment autant de destinées complexe et retords qu’il y a de personnages.  Dans l’abysse, il n’y a pas que les sacs à dos qui sont lourds à porter…

La représentation des personnages de manière extrêmement enfantine accentue le malaise qu’il y a à les voir souffrir d’une telle « destinée ».

Et c’est loin d’être le seul aspect qui provoque de tels sentiments difficiles.

Au-delà de l’aventure principale, la représentation de l’univers a continuellement son lot de choses un peu dérangées. L’absence, trop souvent répétée pour être une simple coïncidence, de considération pour l’enfance dans ce monde est un élément qui en fera tiquer plus d’un. Ainsi, il est accepté socialement de punir un enfant en l’attachant nu ou de le faire travailler dans un environnement visiblement dangereux et encore cela n’est que la partie immergée de l’iceberg.

De la même façon, le rapport au corps des personnages est traité de manière très ambiguë, il est ainsi régulièrement question de savoir si Regu dispose de testicules ou d’un sexe. Riko est également représentée nue sans réelle raison et sans que cela soit pour autant dépeint de manière à la sexualiser même si la série pose en partie cela comme un gag. On pourra noter également l’écart démesuré de taille entre certains personnages ou le rapport étrange de certains d’entre eux à leur genre. Tout cela contribue à créer un univers à part. Comme si la folie de l’abysse avait été jusqu’à contaminer certaines règles sociales et physiques.

« Made In Abyss » est une série d’animation indispensable. Aussi belle que cruelle, l’expérience ne conviendra pas à tout le monde mais pour ceux qui auront le cœur assez accroché pour plonger dans cet abysse, vous y découvrirez une série dotée d’un univers d’une générosité bluffante et une histoire extraordinaire.  Cela faisait bien longtemps qu’un anime ne m’avait pas autant marqué et je ne saurais que trop vous recommander d’essayer. Faites-moi confiance, ça va bien se passer…d’ailleurs je vais de ce pas vous préparer une autre boisson chaude.

Nemo

Correction et jeu de mot du titre (si si cherchez bien) : Le Commandant

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