L'apocalypse pas comme dab


Girls’ Last Tour, post-ados et faim du monde.

A l’approche des prix Minorin, cérémonie remettant des pseudo-récompenses à des animes ou des personnalités liées à ce milieu culturel et organisée par Amo, et permettant à une branche de la communauté otaku française de faire un bilan fatalement controversé de l’année précédente, je me sens comme un devoir d’effectuer une session de rattrapage pour donner à des animes qui m’avaient tapé dans l’œil une chance de figurer sur mon bulletin de vote.

En gros, je me suis trouvé une excuse un peu bidon mais pas totalement de me bouger le fion et de mater de l’anime.

L’un de mes rattrapages de cette année se nomme Girls’ Last Tour dont l’opening avait eu le bon goût d’être régulièrement cité comme fascinant et le design général de m’attirer sauvagement l’œil. Nan mais sérieusement, matez moi cette couverture à gauche et osez me dire que vous n’avez pas envie de voir ce qu’il y a derrière. J’ai donc vaillamment (il était 8h du matin et j’avais décidé que tant pis je serais en retard au travail) et légalement (j’ai un abonnement Wakanim) lancé le premier épisode.

Dire que cet épisode fut une belle surprise ne serait pas suffisant, ce fût un petit choc. Ce que je savais avant de le regarder, c’est que Girls Last Tour racontait l’histoire de deux adolescentes dans un monde post apo en mode « tranches de vies ». Ce que je me suis dit après l’avoir vu, c’est que si il avait été diffusé en tant que court métrage aux Utopiales de Nantes, je l’aurais longuement applaudi. Car ce premier épisode n’est pas seulement bien fait, il réussit en plus et haut la main à tenir son le pari de maintenir notre attention alors que son concept paraît au premier abord totalement bancal.

Et pour ne rien gâcher, je dois avouer avoir été assez ému au visionnage car cet épisode a su toucher à un concept qui me fascine autant qu’il m’effraie. Ce que produisent les néants.

Le monde est ainsi défait.

Dans les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire (on reviendra peut être un autre jour sur le manga du même nom), on trouve l’un de mes textes préférés. Intitulé « Au lecteur », ce poème est le premier du livre et ses 3 dernières strophes comptent beaucoup pour moi.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

II en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C’est l’Ennui ! L’œil chargé d’un pleur involontaire,
II rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !

La première fois que j’ai lu ça, j’ai trouvé ça absolument brillant. L’ennui, voilà un ennemi que j’ai bien connu durant ma jeunesse et que pourtant je n’avais jamais réellement débusqué avant de lire ces vers.

Mais quel lien avec Girls’Last Tour me direz vous en lecteur incrédule fort pratique pour les enchaînements ? Eh bien,ma/mon cher/chère, sachez que cet adversaire inachevable de l’humanité qu’est l’ennui est au centre de l’ambiance de la série. Le monde où (sur) vivent nos héroïnes n’est pas un endroit rempli de créatures prêtes à venir sauter à la gorge des survivants, l’humanité ne s’est pas réorganisé en tribus où règnent la loi des plus forts, un virus ne menace pas à tout instant, non il n’y a tout simplement plus grand chose. Les animaux comme les Hommes ne semblent pas morts en victime d’une hypothétique guerre apocalyptique, ils ont purement et simplement disparus.

Un monde où il n’y a en presque plus.

C’est ainsi qu’on se retrouve à parcourir avec elles un quasi néant avec pour seul décor d’énormes structures froides et une neige dont on dirait qu’elle tombe depuis le début des temps. Au milieu de tous ces territoires d’où rien ne semble pouvoir surgir, nos deux héroïnes adolescentes Chito et Yuuri sont là. Voyageant à l’aide d’un mini tank fort pratique (merci à @LuzAnkya pour le lien), elles semblent avoir appris à se débrouiller et se déplacent tant bien que mal dans cet univers qui ressemble à un MMORPG qu’on n’aurait pas terminé de coder..

Comme pour collé à l’ambiance, Chito et Yuuri semblent elles aussi à première vue avoir été créées sur du vide. Ce sont 2 adolescentes à la limite de la caricature : Chito est l’intelligente réservée et la voix de la raison et Yuuko l’idiote débrouillarde physiquement et la gloutonne. Mais loin d’être un simple duo d’oppositions qui se complète, il se dégage progressivement quelque chose de très attachant de ce couple de personnages.

Cela vient par petites touches, au fur et à mesure de dialogues écrits par une plume très habile. Tour à tour enfantines et cruellement naïfs, les moments de vie de nos héroïnes confinent à un art du doux amer rarement aussi bien maîtrisé. Choisir d’opter pour de la tranche de vie dans un contexte post apo pouvait paraître atypique voire totalement décalé, c’est pourtant la plus grosse réussite de Girls’Last Tour qui par ce biais réussit à créer une ambiance unique.

L’opening de la série résume d’ailleurs assez bien cette singularité tout en se permettant le luxe de nous offrir un moonwalk et des petites danses absolument irrésistibles.

Bonjour, monde cruel.

Mais pour en revenir à nos deux héroïnes, il faut reconnaître qu’elles sont aussi fascinantes par leur capacité à ne pas sembler trop effrayées par leur sort. On pourrait être tenté de les croire blasées, faisant semblant de n’avoir pas connu et de ne pas vouloir connaître autre chose, ne remarquant plus qu’elles portent des tenues militaires et oubliant qu’elles peuvent mourir seules dans d’affreuses circonstances (rien que l’idée de la fin par la faim est une angoisse terrible). Mais rien n’est jamais aussi simple dans un monde pareil et l’on comprends assez vite que l’idée de nous montrer du quotidien nous ramène à cette terrible évidence : la survie se mélange mal à la philosophie.

Pour pouvoir vivre, nos deux héroïnes sont devenues peu portées à se plaindre de la dose de malheur qu’elles subissent ou de leur destinée, mieux elles ne s’empêchent pas de s’amuser dans la limite du raisonnable. Ces moments plus légers où elles redeviennent plus des enfants que des adolescentes tout comme ses moments où elles s’interrogent sur ce qui faisait la vie de « leurs ancêtres ».1 sont d’une beauté singulière.

Tout à la fois ôde à la capacité de l’être humain de s’adapter et de vivre par dessus toutes les circonstances et vrais moments mignons, ces séquences sont aussi de terrifiants rappels que Chito comme Yuuri sont encore dans leurs jeunesses et que ce monde est en train de la leur voler par l’incapacité qu’il a à leur offrir toit, nourritures ou tout simplement réconfort.

Pendant ce temps, nous, au chaud, restons avec nos questions de protégés. Quelle est la nature de cet univers ? Chito et Yuuri sont elles encore réellement vivantes ? Sont elles même encore sur Terre ? Comment en est on arrivé à un monde pareil ? Mués par notre résistance naturelle à envisager la disparation de notre propre espèce et de son foyer, on sera tenter de se raccrocher à quoi que ce soit qui nous permette de nous dire que « tout ça n’est qu’une histoire » et que jamais on n’imposera cela à notre descendance.

Mais même si tout cela n’en est qu’une série, même si le quotidien de notre petite couple est bien mignon, quelque chose vient toujours nous rappeler que tout, y compris la Terre, a une fin et qu’il n’est aucune raison de ne pas profiter nous aussi de notre seul et dernier voyage ici bas. Après tout si elles arrivent, pourquoi pas nous ?

Ce texte commençant à être long, je vous propose avant de conclure, un petit détour musical pour signaler que cette chanson me semblait d’une justesse assez dingue lorsqu’il s’agit d’évoquer la vie de Chito et Yuuki.

Girls’ Last Tour est une série esthétiquement réjouissante, d’une intelligence délicieuse et d’une écriture incroyable. Basée sur un concept mille fois fait de fin du monde, la série a l’idée de génie de faire un pas de côté et de faire place nette pour imposer son univers et ses héroïnes. Décalée de bout en bout, Girls’Last Tour est un voyage unique qui vaut la peine ne serait-ce que pour profiter de son ton doux amer exceptionnel et digne des plus belles chansons d’Alain Souchon.

Je ne sais pas si c’est un choix délibéré de traduction des sous titres de Wakanim de parler systématiquement d’ancêtres mais l’utilisation régulière de ce terme est vraiment bienvenue de mon point de vue car cela donne vraiment du poids au décalage entre la civilisation que nous connaissons et le présent de la série. 

 

Une réflexion sur « Girls’ Last Tour, post-ados et faim du monde. »

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